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Dernière mise à jour : 16 mars 2021

Récemment, la même question 100 fois posée m’a été adressée concernant mon travail : « où donc mets-tu ta colère ? »

J’avoue que cette question m’exaspère. Qu’il existe une révolte, en moi, qui confine à la colère est un fait avéré.

Mais que cette colère soit absente de mon expression, au profit d’un univers sucré, où ne règnerait que douceur et harmonie, me semble un point de vue des plus simplistes.

Qu’est-ce que la colère en art ? Les manifestations du chaos ? De la violence ? L’expression d’une rage destructrice ?

Pas seulement. Il va de soi qu’elle puisse prendre des formes plus diverses, y compris celle du contre signe.

Ce qui est perçu, dans mes photographies, comme "harmonieux", est une forme d’exorcisme. Sans doute une façon de me protéger d'un mal qui me consume.

La conscience du monde tel qu’il se propose mène les plus sensibles d’entre nous aux frontières du désespoir.

Dans ce cas, la solution serait-elle de hurler son mal-être sur tous les toits ? C’est sans doute une option. Mais le monde étant saturé de lamentations en tous genres, je préfère aller chercher, dans les méandres du réel, ce qui ravi mon âme. Ces presque riens miraculeux, où tout s’agence selon ma volonté. Ces instants fragiles, arrachés à l’incertitude existentielle, où le quotidien se confond avec un rêve coloré.

Mais ces instantanés ne sont évidemment pas si positifs, ni joyeux. Ils renferment, sous leurs surfaces, une mélancolie, une amertume qui font écho à une difficulté d’être.

Encore faudrait-il avoir l’attention de lire entre les lignes, de transcender le formalisme des images et ressentir ce qui émane de leurs signes.

Ma colère est bien là, pour qui sait voir. Incontournable dans son mépris des conventions, sa persistance à ne jamais plier, ne pas céder à la facilité, aux chants trompeurs des sirènes d’une séduction futile.

Elle est résistance, esprit borné, entêtement à ne pas vouloir mordre à l’hameçon d’un succès sans panache.

Elle courre au long de ma longévité photographique, fidèle à l’accumulation des images libres qui construisent mon œuvre.

Elle est bien là, ma colère. A la vie à la mort ! C’est elle qui nourrit mon courage de continuer la route semée d’embuche qui nous précède. Elle qui murmure qu’il se pourrait que j’ai raison, seul dans mon angle.

Elle est l’alliage d’anxiété et de sidération qui conduit mon regard où se brouille la raison.

Méfiez-vous de cette sourde colère, terriblement vexée de ne pas être reconnue. Elle rabâche en sourdine qu’elle connait tout de la survie en milieu hautement codifié.

Pratiquement dénuée d’illusion, elle sait qu’elle ne peut rien changer au monde. Alors elle le regarde et le défie de se muer en pourvoyeur d’une beauté équivoque, hantée.

Ce qui peut lui prêter, parfois, l'apparence illusoire d'une sérénité.

HR

 

Dernière mise à jour : 16 mars 2021

Quand j’observe, avec grand intérêt, les mouvements écologistes en vogue (j’entends par là ce courant de réflexion et d’offre artistique qui appelle à la création de nouveaux récits), je suis décontenancé de n’y voir quasiment aucun Afro-descendant.

Force est de constater qu’il s’agit là d’une démarche occidentalo-centrée, dont les militant.e.s sont presque exclusivement blanc.che.s. On y fait surtout l’apologie du local, du régional et d’un communautarisme territorial « résonné ».

Se rapprocher de la terre équivaudrait-il donc à se replier sur la sienne ? Et ce à l’intérieur de frontières murées et barbelées ?

Trop occupés à revendiquer la légitimité de leurs places dans l'histoire d'une l’humanité qui les infériorise, les Afro-descendants, dont je suis, semblent bien plus sensibles aux questions identitaires et migratoires qu’à cette écologie perçue comme partisane.

Ceci expliquerait-il cela ?

Quant aux Souchien.ne.s européen.ne.s, habitués à se penser au centre de l’univers, ils (ou elles) en oublieraient presque que leur civilisation est à la source même de la plupart des problèmes qui ravagent notre planète.

Les solutions seraient-elles à leurs portées ? Leurs agissements ont-ils été, durant ces derniers siècles, de si convaincants exemples de l’intelligence rationnelle dont ils se réclament ?

Peut-être serait-il temps de sortir du quant à soi et de faire de la prise en compte des autres, de tous les autres, et de leurs savoirs, un des axes majeurs autour desquels construire ces nouveaux récits.

Il est navrant de voir se reproduire, en de telles circonstances, les hiérarchies séculaires responsables des plus sanglants conflits.

Alors que toutes les prospectives nous mènent vers la probabilité de violents affrontements pour l’accaparement de ressources raréfiées, tout laisse entendre que sous les paroles humanistes prononcées en territoires prospères, se dissimulent et se perpétuent de vieux réflexes tribaux.

L’écologie serait affaire de blanc.che.s éduqué.ée.s, majoritairement urbain.e.s. De ceux ou celles qui savent manier le langage et manipuler symboles et médias.

Je ne pense pas une seconde que tout ceci soit imaginé et organisé à dessein, et ne doute pas de la bonne foi des acteurs de ce mouvement.

Je crois simplement qu’ils reproduisent, par le force des choses, la réalité inégalitaire de la société dans laquelle nous évoluons.

De ce point de vue, Rouge impératrice, le dernier opus de Léonora Miano est tout à fait salutaire. En proposant une utopie afro futuriste qui renverse les rôles et place les Blancs en position de migrants d'une Afrique unifiée, elle met à jour de façon inédite les mécanismes du séparatisme ethno culturel.

C’est un excellent livre, indispensable à l’ouverture des esprits. Je le conseille vivement à cette génération de militants écologistes, à qui je concède volontiers le mérite de questionner avec une acuité indiscutable le chaos planétaire.

HR

 

QUETES PHOTOGRAPHIQUES A CHAUMONT SUR LOIRE


Quelle que soit la saison, l’une des qualités constantes de Chaumont-sur-Loire est d’y voir présentées des œuvres largement reconnues – El Anatsui ou Sheila Hicks récemment – aux côtés de celles d’artistes encore loin des radars. La preuve encore en cette fin d’année, consacrée pour la troisième fois à la photographie.


Cet hiver, ce sont les courbes du paysage de l’île volcanique de Jeju, dans le sud de la Corée, caressées par l’objectif de Bae Bien-U, qui répondent à la première catégorie. Véritable découverte, le travail d’Henry Roy, construit par le photographie et l’écrit lors de plusieurs venues sur le domaine cette année, en est l’exact contrepoint. Car si les vues larges de Bae Bien-U laissent oublier la présence de leur opérateur, Roy, passé par l’image de mode, s’est livré à une quête de face-à-face soudains pour restituer ce qu’il nomme « l’esprit des lieux ». Haïtien de naissance, il voit dans la série qu’il expose un « portrait animiste de Chaumont » – non sans rappeler la sentence de Richard Avedon, « tout portrait est un autoportrait ». Lorsque l’ombre d’un arbre passe sur le château ou qu’une fougère rougeoyante se dresse nuitamment devant son appareil, la furtivité de leurs saisies habite encore les images qu’il a tirées de son arpentage. Comme si un « esprit », justement, avait fouillé les moindres recoins du domaine, sans faire de distinction entre œuvres, plantes, lumières ou ondées. Et plutôt que la majesté cultivée habituellement par les photographes pour décrire Chaumont, Henry Roy se distingue par l’urgence hantée de son regard.

Egalement en quête d’imaginaire, Juliette Agnel a bénéficié d’un soutien particulier de la part du domaine : après avoir exposé à l’hiver 2018, ses Portes de glace ramenées du Groenland, c’est dans un Soudan en pleine effervescence politique que l’a invité à se rendre Chantal Colleu-Dumond, directrice artistique de Chaumont-sur-Loire. Loin de toute vocation documentaire, son travail a trouvé dans les ruines de Méroé matière à poursuivre sa rêverie. Pressentant dans la rencontre de l’ancien royaume koushite la vue d’une sorte d’Atlantide des sables, Juliette Agnel a mêlé dans de mêmes images les temps distincts du ciel étoilé et des architectures enfouies dans les dunes. Retravaillées à son retour, la série Taharqa et la nuit agrège tout autant une fascination pour la science-fiction que sa défiance vis-à-vis d’une vision purement ethnographique : si elle a suivi Jean Rouch en Afrique dans les années 90, elle en a surtout retenu la part d’imaginaire que nécessite la restitution visuelle. Quitte à faire œuvres des fantasmes que suscite la vue de civilisation disparue.



Tom Laurent

Une page extraite de Art absolument (Paris, 2019)

 
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