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Dernière mise à jour : 20 mai 2019


Capture d'écran (extrait de journal de provenance inconnue)

« Le grand chef de Washington nous a fait part de son désir d’acheter notre terre. Le grand chef nous a fait part de son amitié et de ses sentiments bienveillants. Il est très généreux, car nous savons bien qu’il n’a pas grand besoin de notre amitié en retour. Cependant, nous allons considérer votre offre, car nous savons que si nous ne vendons pas, l’homme blanc va venir avec ses fusils et va prendre notre terre. Mais peut-on acheter ou vendre le ciel, la chaleur de la terre ? Étrange idée pour nous ! Si la fraîcheur de l’air et le murmure de l’eau ne nous appartiennent pas, comment peut-on les vendre ? Le moindre recoin de cette terre est sacré pour mon peuple. Chaque aiguille de pin luisante, chaque grève sablonneuse, chaque écharpe de brume dans le bois noir, chaque clairière, le bourdonnement des insectes, tout cela est sacré dans la mémoire et la vie de mon peuple. La sève qui monte dans les arbres porte les souvenirs de l’homme rouge. Les morts des hommes blancs, lorsqu’ils se promènent au milieu des étoiles, oublient leur terre natale. Nos morts n’oublient jamais la beauté de cette terre, car elle est la mère de l’homme rouge. Nous faisons partie de cette terre comme elle fait partie de nous. Les fleurs parfumées sont nos sœurs, le cerf, le cheval, le grand aigle sont nos frères ; les crêtes des montagnes, les sucs des prairies, le corps chaud du poney, et l’homme lui-même, tous appartiennent à la même famille. Ainsi, lorsqu’il nous demande de vendre notre terre, le grand chef de Washington exige beaucoup de nous. Le grand chef nous a assuré qu’il nous réserverait un coin, où nous pourrions vivre confortablement, nous et nos enfants, et qu’il serait notre père, et nous ses enfants. Nous allons donc considérer votre offre d’acheter notre terre, mais cela ne sera pas facile, car cette terre, pour nous, est sacrée. L’eau étincelante des ruisseaux et des fleuves n’est pas seulement de l’eau ; elle est le sang de nos ancêtres. Si nous vous vendons notre terre, vous devrez vous souvenir qu’elle est sacrée, et vous devrez l’enseigner à vos enfants, et leur apprendre que chaque reflet spectral de l’eau claire des lacs raconte le passé et les souvenirs de mon peuple. Le murmure de l’eau est la voix du père de mon père. Les rivières sont nos sœurs : elles étanchent notre soif. Ces rivières portent nos canoës et nourrissent nos enfants. Si nous vous vendons notre terre, vous devrez vous souvenir que les rivières sont nos sœurs et les vôtres, et l’enseigner à vos enfants, et vous devrez dorénavant leur témoigner la bonté que vous auriez pour un frère. L’homme rouge a toujours reculé devant l’homme blanc, comme la brume des montagnes s’enfuit devant le soleil levant. Mais les cendres de nos pères sont sacrées. Leurs tombes sont une terre sainte, ainsi, ces collines, ces arbres, ce coin de terre sont sacrés à nos yeux. Nous savons que l’homme blanc ne comprend pas nos pensées. Pour lui, un lopin de terre en vaut un autre, car il est l’étranger qui vient de nuit piller la terre selon ses besoins. Le sol n’est pas son frère, mais son ennemi, et quand il l’a conquis, il poursuit sa route. Il laisse derrière lui les tombes de ses pères et ne s’en soucie pas. En quelque sorte, il prive ses enfants de la terre et cela lui est égal. Les tombes de ses pères et le patrimoine de ses enfants sont oubliés. Il traite la terre, sa mère, et le ciel, son père, comme des objets qu’on achète, qu’on pille, qu’on vend, comme des moutons ou des perles brillantes. Son appétit va engloutir la terre et ne laissera derrière lui qu’un désert. Je ne sais. Nos voies diffèrent de vos voies. La vue de vos villes blesse les yeux de l’homme rouge. Peut-être parce que l’homme rouge est un sauvage qui ne comprend pas. Il n’y a pas de lieu calme dans les villes de l’homme blanc, pas de place où entendre les feuilles qui se déroulent au printemps, ou le bruissement des ailes d’insectes. Le fracas qui règne seul insulte l’oreille. Et à quoi bon vivre, si l’homme ne peut écouter le cri solitaire de l’engoulevent ou les palabres des grenouilles autour de la mare ? Je suis un homme rouge, et je ne comprends pas. L’Indien préfère le doux bruit du vent effleurant la surface d’un étang, et le parfum du vent, lavé par la pluie de midi ou chargé de la senteur des pins. L’air est précieux à l’homme rouge, car toutes choses partagent le même souffle ; les bêtes, les arbres, l’homme, tous participent au même souffle. L’homme blanc paraît indifférent à l’air qu’il respire. Comme un homme à l’agonie depuis des jours, il est insensible à la puanteur. Mais, si nous vous vendons notre terre, vous devrez vous souvenir que l’air nous est précieux, qu’à tous les êtres qu’il fait vivre il fait partager son esprit. Le vent qui a donné son premier souffle à notre aïeul a également reçu son dernier soupir. Et le vent doit aussi donner à nos enfants l’esprit de la vie. Si nous vous vendons notre terre, vous devrez la conserver comme un lieu à part et sacré, où l’homme blanc lui-même puisse goûter la douceur du vent parfumé par les fleurs des prairies. Nous allons donc considérer votre offre d’acheter notre terre. Si nous décidons de l’accepter, ce sera à une condition : l’homme blanc devra traiter les bêtes de cette terre comme ses frères. Je suis un sauvage et ne comprends pas les autres usages. J’ai vu mille buffles pourrir sur la prairie, abandonnés par l’homme blanc qui les avait abattus d’un train en marche. Je suis un sauvage qui ne comprend pas que le cheval de fer fumant puisse être plus important que le buffle, lui que nous ne tuons que pour rester en vie. Qu’est l’homme sans les bêtes ? Si toutes les bêtes disparaissaient, l’homme mourrait de grande solitude de l’esprit. Car tout ce qui arrive aux bêtes ne tarde pas à arriver à l’homme. Toutes choses sont liées. Vous devrez enseigner à vos enfants que la terre, sous leurs pieds, est faite des cendres de nos grands-parents. Afin qu’ils la respectent, dites à vos enfants que la terre est riche de la vie de notre peuple. Apprenez à vos enfants ce que nous apprenons à nos enfants, que la terre est notre mère. Tout ce qui arrive à la terre arrive aux fils de la terre. Lorsque les hommes crachent sur la terre, ils crachent sur eux-mêmes. Nous le savons : la terre n’appartient pas à l’homme, c’est l’homme qui appartient à la terre. Nous le savons : toutes choses sont liées comme par le sang qui unit une même famille. Tout ce qui arrive à la terre arrive au fils de la terre. L’homme n’a pas tissé la toile de la vie. Il n’est qu’un fil de tissu. Tout ce qu’il fait à la toile, il le fait à lui-même. Mais nous allons considérer votre offre d’aller dans la réserve que vous destinez à mon peuple. Nous vivrons à l’écart et en paix. Qu’importe où nous passerons le restant de nos jours. Nos enfants ont vu leurs pères humiliés dans la défaite. Nos guerriers ont connu la honte ; après la défaite, ils coulent des jours oisifs et souillent leurs corps de nourritures douces et de boissons fortes. Qu’importe où nous passerons le reste de nos jours ? Ils ne sont plus nombreux. Encore quelques heures, quelques hivers, et il ne restera plus aucun enfant des grandes tribus qui vivaient autrefois sur cette terre, ou qui errent encore dans les bois, par petits groupes ; aucun ne sera là pour pleurer sur les tombes d’un peuple autrefois aussi puissant, aussi plein d’espérance que le vôtre. Mais pourquoi pleurer sur la fin de mon peuple ? Les tribus sont faites d’hommes, pas davantage. Les hommes viennent et s’en vont, comme les vagues de la mer. Même l’homme blanc, dont le Dieu marche avec lui et lui parle comme un ami avec son ami, ne peut échapper à la destinée commune. Peut-être sommes-nous frères malgré tout ; nous verrons. Mais nous savons une chose que l’homme blanc découvrira peut-être un jour : notre Dieu est le même Dieu. Vous avez beau penser aujourd’hui que vous le possédez comme vous aimeriez posséder notre terre, vous ne le pouvez pas. Il est le Dieu des hommes, et sa compassion est la même pour l’homme rouge et pour l’homme blanc. La terre est précieuse à ses yeux, et qui porte atteinte à la terre couvre son créateur de mépris. Les Blancs passeront, eux aussi, et peut-être avant les autres tribus. Continuez à souiller votre lit, et une belle nuit, vous étoufferez dans vos propres déchets. Mais dans votre perte, vous brillerez de feux éclatants, allumés par la puissance de Dieu qui vous a amenés dans ce pays, et qui, dans un dessein connu de lui seul, vous a donné pouvoir sur cette terre et sur l’homme rouge. Cette destinée est pour nous un mystère ; nous ne comprenons pas pourquoi tous les buffles sont massacrés, les chevaux sauvages domptés, pourquoi les recoins secrets des forêts sont lourds de l’odeur d’hommes nombreux, l’aspect des collines mûres pour la moisson abîmé par les câbles parlants. Où est le fourré ? Disparu. Où est l’aigle ? Il n’est plus. Qu’est-ce que dire adieu au poney agile et à la chasse ? C’est la fin de la vie et le commencement de la survivance. Gardez en mémoire le souvenir de ce pays, tel qu’il est au moment où vous le prenez. Et de toutes vos forces, de toute votre pensée, de tout votre cœur, préservez-le pour vos enfants, et aimez-le comme Dieu nous aime tous. Ainsi donc, nous allons considérer votre offre d’acheter notre terre. Et si nous acceptons, ce sera pour être bien sûrs de recevoir la réserve que vous nous avez promise. Là peut-être, nous pourrons finir les brèves journées qui nous restent à vivre selon nos désirs. Et lorsque le dernier homme rouge aura disparu de cette terre, et que son souvenir ne sera plus que l’ombre d’un nuage glissant sur la prairie, ces rives et ces forêts abriteront encore les esprits de mon peuple. Car ils aiment cette terre comme le nouveau-né aime le battement du cœur de sa mère. Ainsi, si nous vous vendons notre terre, aimez-la comme nous l’avons aimée. Prenez soin d’elle comme nous en avons pris soin. »


Le très beau texte ci-dessus me semble, à plusieurs titres, édifiant.

Outre l’éloquence, la poésie et la compassion de son ton, cette mise en garde, rédigée en 1854 (par le Chef Seattle), s’est avérée prémonitoire.

Les causes de la catastrophe climatique qui nous accable actuellement y sont énoncées avec une surprenante acuité.

Les Indiens, vaincus militairement savent ne plus avoir le choix. Mais si leurs corps se soumettent, leurs esprits restent libres, et ils ne renient rien de leurs racines culturelles. Leurs savoirs et sagesses ancestrales ne sont aucunement compromis par la domination des vainqueurs, dont ils identifient la puissance comme dysfonctionnelle et vouée, à plus ou moins long terme, à l’anéantissement.

Ils refusent d’accepter des croyances qu’ils savent mortifères. Disparaitre plutôt que de se trahir. C’est là un singulier exemple de résistance.

Le problème se pose en des termes radicalement opposés lorsque les populations dominées se livrent, corps et âmes, au colonisateur. Lorsqu’elles acceptent - contraintes et forcées, il est vrai - comme c’est le cas de la majorité des peuples d’Afrique, de dévaluer leurs traditions en adoptant celles de leurs agresseurs.

Ces peuples sont alors privés du savoir qui les relie à leurs lignées, de la substance même de leurs propres puissances.

Avant l’invasion du techno consumérisme mondialisée, la religion chrétienne - et avant elle, l’islam - était l’instrument privilégié de leurs asservissements.

Comment expliquer le fait que les occidentaux conservent, malgré le passage du temps, une telle emprise idéologique et spirituelle sur l’Afrique subsaharienne ? Il est probable qu’ils aient eu affaire, à leur débarquement, à des peuples divisés et rongés par de graves crises intestines. Vraisemblablement déclinante, l’Afrique pré coloniale avait sans doute perdu beaucoup de la splendeur de ses grands empires.

Vulnérable, elle s’est laissée dévoyée par une idéologie qui la reléguait au plus bas de l’échelle de l’humanité. L’avidité et la veulerie de nombre de profiteurs locaux, ont grandement favorisé la débâcle du continent.

Les conditionnements inconscients sont tenaces et d’autant plus difficiles à surmonter. En l’absence de référents traditionnels suffisamment puissants, il n’est pas étonnant que les traces de l’asservissement colonial continuent de phagocyter les âmes.

Même dans le cas exceptionnel d’Haïti, dont la population s’est délivrée du joug français par les armes, l’aliénation colonialiste reste extrêmement vivace.

La fierté du peuple haïtien est d’avoir su tant bien que mal, grâce, notamment, à la préservation de la tradition vaudou, entretenir ses racines africaines.

Cette mémoire a été le terreau de son indépendance, et l’inspiration majeure de son génie culturel.

Toute religion est une fiction, comme l’est l’idéologie qui assoie la suprématie occidentale.

Il est donc urgent de se réapproprier les récits ancestraux, d’offrir aux générations émergentes de nouvelles représentations d’elles-mêmes et du monde, plus positives et constructives. De renouer avec les spiritualités et valeurs injustement disqualifiées pour y puiser la sagesse millénaire oubliée.

L’Occident semble avoir rencontré les limites de sa domination en la personne de Mère nature. Il ne peut, ne doit plus, sous peine d’anéantissement généralisé, ériger son modèle économique comme seule alternative. La terre a soif d’une pluralité de points de vue.

Le message du chef Seattle résonne, plus que jamais, comme la voix de la raison, confrontée à la dérive destructrice d’une civilisation malade de sa prédation.

L’Afrique et sa diaspora pourraient apporter, dans le monde qui vient, une salutaire contribution à l’ouverture d’autre chemins.

Mais rien n’adviendra de bon sans la remise en cause des obsessions que la plupart d’entre nous avons intégrées sans le moindre discernement. La course effrénée à l’argent, à l’excès, au mirage d’une notoriété de pacotille, ne peut plus habiter nos rêves, dominer nos désirs.

Le temps est arrivé de la conscience et de l’introspection. La question se pose de savoir ce que les plus capables d’entre nous avons à proposer pour sauver l’avenir de notre humanité commune.

HR. Avril 2019

 

Dernière mise à jour : 28 mai 2019


Statue de Jeanne D'Arc (Paris, 2019)

Je suis parti vers la manif du 1er mai 2019 mon appareil photo bien calé dans mon sac à dos, et sans arrière-pensée. Il faisait beau et j’avais envie de renouer avec ce qu’avaient été mes premières amours de reporter.

J’étais loin de me douter de ce qui m’attendait.

Il y a une trentaine d’années, c’est en battant le pavé des manifs que j’ai peaufiné mon apprentissage professionnel de photographe.

Je pensais donc retrouver, en quelque sorte, mon élément originel. Tout se passa absolument comme prévu. Si ce n’était l’impressionnant dispositif policier qui balisait tout le parcours, le long cortège que j’ai rejoint vers Montparnasse ressemblait comme deux gouttes d’eau à ceux que j’avais connu autrefois.

De la musique, des haut-parleur vociférant des slogans inaudibles, des couleurs, des visages en pagaille dans un joyeux fouillis. Seule nouveauté : beaucoup, beaucoup de gilets jaunes.

Mon problème est que je ne distinguais rien, dans cette masse compacte, qui réveille mon désir de photographier. J’avais une impression de déjà vu et jugeai peu stimulant de reproduire des codes que je ne connaissais que trop. Je m’ennuyais donc ferme, muré dans ma solitude et mon indifférence, au milieu de la foule animée.

La manif, sensée converger vers la Place d’Italie, fut déviée au niveau de l’avenue des Gobelins en direction du boulevard Saint-Marcel.

Jusqu’à la rue Jeanne D’arc, toujours rien à signaler d’extraordinaire. Alors que je photographiais la statue éponyme, affublée d’un drapeau aux couleurs de l’Allemagne, une explosion de fumigène jaune attira mon regard. Je me mis à suivre en le cadrant un groupe qui s’enfonçait dans un brouillard citron.

Ce qui m’a mené jusqu’aux abords du boulevard de l’Hôpital. Le passage était barré par un large cordon de CRS, interdisant l’accès à un groupe de manifestants, majoritairement habillés de noir.

Brusquement, l’un de ces derniers s’est mis à hurler : Ca gaaaze !!!

Et tout le monde a dévalé la rue Jeanne d’Arc. Les grenades lacrymogènes s’abattaient à nos pieds, dispersant leurs fumets toxiques. Je suivais le mouvement, au bord de l’asphyxie.

Un grand type qui arpentait tranquillement la rue et semblait dominer la panique, conseilla, de sa voix de ténor, de ne pas courir, garder la bouche fermée, résister.

Je me trouvais au milieu des blacks blocs. Les détonations produites par les lance-grenades ajoutaient à l’effroi qui précipitait ma fuite. J’étais parmi les rares manifestants à n’avoir ni foulard couvrant les voies respiratoires, ni masque à gaz. En courant, je pensais aux LBD 40, aux redoutables grenades de désencerclement et à toutes celles et ceux dont ils avaient meurtri la chair, brisé les vies.

Je savais que les flics de la BAC étaient derrière nous, armés jusqu’aux dents, et qu’ils avaient la gâchette facile.

Je pris la première rue à droite, me dégageant de la masse des fuyards. Une fois que j’eus craché ce qu’il restait de mes poumons, les yeux en flamme, et récupéré mon souffle, je me calmai enfin.

Mon instinct me disait que la situation pouvait dégénérer d’un moment à l’autre. Il fallait sortir de là.

Je me dirigeai vers le boulevard Saint-Marcel, noir d’une foule rassemblant toutes sortes de gens, tous âges confondus. Je notai même la présence de quelques enfants.

Il régnait une atmosphère étrange. Tout le monde semblait errer dans un état d’hébétude. La tension était palpable. Je cherchais à filer par une petite rue, en direction du Jardin des plantes. Des CRS, impassibles, me barrèrent la route. Nous étions plusieurs à insister. Mais pas moyen de passer. Ils contrôlaient toutes les issues. Une nasse s’était refermée sur nous.

Je me disais que cette tactique avait vocation à provoquer l’angoisse en faisant de chaque personne présente une cible potentielle de violences policières. Charges et avalanches de coups de matraque, gazages massifs, arrestations, arrosages au canon à eau et autres gâteries prévues pour nous punir d’avoir osé nous trouver là.

Mon premier réflexe fut de chercher un refuge. Quelle grille escalader ? Quel promontoire hors de portée de la répression ? Celles et ceux qui, comme moi, n’avaient pas anticipé une telle situation échangeaient des regards inquiets.

Je finis par suivre un groupe d’une trentaine de personnes qui s’engouffrait dans l’entrée d’un immeuble des années 70. Il y avait deux enfants en bas âge, des personnes âgées, et une majorité de femmes. Protégés des gaz par une baie vitrée, nous n’avions qu’à attendre que ça se tasse. Malgré cela, certains avaient si peur qu’ils cherchaient une cachette vers la cave, ou grimpaient les étages.

Il faut dire que le spectacle de la rue n’était pas rassurant. Une épaisse brume lacrymogène planait derrière les vitres, et des street doctors introduisaient régulièrement, pour les ranimer, des manifestants en stress respiratoire. Les détonations des lance-grenades grondaient de tous côtés.

On voyait à travers la porte un défilement de gilets jaunes désorientés, d’hommes en noir sur le qui-vive et de flics énervés. C’était la guerre dehors !

Un métis d’une quarantaine d’années qui circulait d’un bout à l’autre de la rue et dialoguait avec les commandants de compagnies nous informait des possibilités de passage.

Grâce à lui, les enfants et leur mère furent évacués rapidement.

Certains suivaient la situation extérieure sur leurs smart phones : C’était l’enfer boulevard de l’Hôpital, et ça s’envenimait boulevard Saint-Marcel. On annonçait 15 000 manifestants à Paris…

Un débat sépara deux groupes. Pour ou contre les médicaments ? Le moins que l’on puisse dire est que l’ambiance n’était pas chaleureuse.

Je commençais à m’impatienter et cherchais à m’informer des opportunités de sortie de la nasse. Ma première tentative me confronta à une jeune femme toute de noir vêtue, qui semblait surgir d’un combat épique. Elle cria, s’adressant à une personne derrière moi : On peut sortir par là ! Je pris la direction qu’indiquait son bras tendu. Quarante mètres plus loin, en face de la clinique du sport, c’était un véritable champ de bataille. De jeunes hommes cagoulés et masqués se démenaient comme des diables, cernés par une nuée de flics au milieu d’un épais nuage de gaz. J’étais tombé sur une dingue ! Il n’y avait pas le moindre passage. En revanche, un type devant moi se baissa pour empoigner un potelet métallique arraché et hurla par-dessus mon épaule : venez, on vous attend !

Quand je me tournais pour voir ce qu’il défiait, une colonne de CRS prenait position au pas de course, fermant la petite rue d’où j’étais venu. C’est ce qui s’appelle se trouver au mauvais endroit, au mauvais moment. J’étais pris en tenaille entre les camps adverses.

Il ne restait qu’un étroit passage sur la gauche des flics. C’était ma seule chance de me sortir de ce guêpier. Je me dirigeai, sur le qui-vive, vers les CRS casqués dont je ne pouvais voir les yeux. Heureusement, focalisés en direction des blacks blocs qu’ils allaient affronter ils n’avaient que faire de ma silhouette fuyante. Je me faufilais et tentais de regagner ma planque.

Avant que je n’y arrive, un autre flic m’intercepta et me dit sèchement : tu ne passes pas.

J’insistai quelques instants avant de lâcher prise. Il n’y avait absolument rien à attendre de la tête de mule qui me toisait derrière son masque à gaz. Incapable de faire la moindre photo, j’étais coincé au milieu de la rue, ne sachant ce que j’y faisais, ni où me diriger.

Toute cette adrénaline m’avait mis dans un état d’exaltation. Des années que je ne m’étais senti aussi vivant !

Affronter l’imprévisible, avec une boule au ventre, et se débattre dans un chaos semé d’embuches stimulait tout mon être.

Ca pétait de partout et ça puait la lacrymo. Mon regard brouillé de larmes croisait ceux de flics aux yeux de glace.

Je réalisai alors que c’est pour ça, précisément, que j’étais venu. Pour ressentir pleinement les évènements, avec mon corps. Ne plus me contenter des versions du réel délivrées par les écrans.

Dès le début du mouvement, je m’étais senti solidaire des Gilets jaunes. Pourtant, je croyais avoir abordé cette manif-là en observateur neutre venu glaner, dans la trame du réel, quelques fortes images.

Il me fallait admettre, finalement, que ma présence dans ce cortège n’avait rien d’anodin, et que je m’y exposais à de graves ennuis ; au même titre que les éborgnés et mutilés incrédules, qui clamaient leur innocence et leur indignation dans les médias alternatifs.

Je connaissais la nature véritable de ce conflit, qui se déployait à la limite de l’état de droit.

Un pouvoir aux abois voulait mater par des moyens féroces la révolte d’un peuple qu’il redoutait et méprisait.

Deux mondes s’affrontaient, celui des nantis, et celui des perdants, suivant une dualité vieille comme le monde.

L’âpreté de la lutte donnait la mesure des enjeux, dans un contexte planétaire apocalyptique.

Un autre monde est possible ! clamaient les Gilets jaunes. N’y pensez même pas, leur répondaient les forces du pouvoir, car ceux qui nous envoient sont prêts à tout pour préserver leurs privilèges.

Les années à venir s’annonçaient pires encore, car aucun des deux camps ne pouvait se permettre de ployer.

A moins d’une catastrophe beaucoup plus puissante que leurs volontés respectives. Un évènement capable de pulvériser le modèle sociétal d’où avait émergé ce conflit. Comme l’effondrement total des équilibres naturels qui soutiennent nos vies.

J’ai fini la manif seul, protégé du gaz derrière la porte en fer forgé d’un immeuble bourgeois. La femme du jeune couple Bon Chic Bon Genre qui m’avait accueilli dans son hall a disparu au fond d’un sombre couloir après m’avoir gentiment proposé un verre d’eau. Ce geste d’hospitalité m’a surpris autant que touché, tout en déconstruisant mes à priori.

La réalité échappe décidément aux schémas simplistes, et il vaut toujours mieux sortir de chez soi pour voir et sentir de quoi il en retourne.

HR

 

Dernière mise à jour : 1 mai 2019

Voilà un moment, déjà, que je m'interroge sur ma pratique, et le rôle qu'elle occupe dans le contexte contemporain. Celui de l'effondrement annoncé du système dont je vis.

J'ai appris et intégré les codes consuméristes, me suis, autant que j'ai pu, conformé aux règles imposées par l'ordre marchand.

Photographe a toujours été, et reste, un statut enviable, au point où un nombre incalculable d'individus se déclare attiré par ce médium, décidément objet de toutes les convoitises.

J'entends pourtant trop peu d'informations concernant son empreinte écologique, et le rôle qu'il pourrait éventuellement remplir dans la révolution à laquelle nous, terriens, sommes acculés (sous peine de disparaitre en tant qu'espèce). De ce point de vue, quel sens donner au geste photographique? Quelle légitimité lui accorder?

Il ne fait aucun doute que promouvoir la froide perfection, susciter le désir d'achat de produits et services superflus équivaut à ajouter son eau au moulin de la catastrophe.

Conscient de son évidence, j'avoue ne pas avoir su, encore (par nécessité financière plus que par choix), m'émanciper de cette incohérence.

Pour compenser, je me persuade de la fonction d'éveil des consciences que remplierait mon travail artistique. L'argument peut sembler faible, je vous l'accorde. Mais, dans de telles circonstances, nul n'est habilité à juger sans avoir fait, au préalable, son propre examen de conscience.

Quoiqu'il en soit, la réalité de ce qu'il advient de notre terre s'impose à mon esprit de façon si radicale que je ne peux plus me permettre d'envisager le moindre projet sans en mesurer la valeur d'engagement.

Il ne me reste qu'à reconsidérer la tradition d'où a jailli ma vocation, pour cultiver cette nouvelle intelligence du regard, que je souhaite toujours plus empathique, spirituelle et responsable.

Tout ceci, je l'écris et le diffuse afin que vous en soyez témoins, et qu'il me devienne inenvisageable de le trahir.


 
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