2020/03/02 - TEXTE/ Photographie & numérique

Mis à jour : mars 3

Il est évident que les invraisemblables flux numériques ont considérablement modifié le regard du public sur les images.

Il fut un temps, pas si lointain, où les photographies étaient plus précieuses, parce que plus rares, complexes à réaliser et coûteuses. Cette configuration donnait aux photographes une aura spécifique. Les professionnels étaient considérés comme des sortes d’aventuriers, doublés de sorciers qui recréaient le monde dans la pénombre de mystérieuses chambres noires.

Je me rappelle avoir moi-même succombé à l'attrait de cette mythologie, qui n’était d’ailleurs pas totalement dénuée de fondement. Finalement, j’en suis devenu un des bénéficiaires.

Il y a quelques décennies, lorsque vous disiez être photographe, les yeux de vos interlocuteurs.trices s’éclairaient d’une admiration, une envie, parfois même d’un désir, avant que beaucoup n’avouent avoir toujours rêvé de faire le même job que vous.

Les outils numériques ont démocratisé la réalisation de tels rêves. Plus besoin d’étudier dans des écoles sélectives, à l’ombre intimidante des grands maitres ayant marqué l’histoire de leur médium, ni de s’embarrasser de technique, ou de la fastidieuse grammaire d’un langage codifié.

S’autoproclamer photographe était devenu gratuit, simple comme bonjour, à la portée de tous.

Inutile, aussi, de se soumettre aux jugements péremptoires d’un milieu critique exigeant, cultivé, élitiste.

Il suffisait de totaliser suffisamment de likes sur les réseaux sociaux pour se sentir valorisé, voir même envisager une carrière.

Des perspectives infinies s’ouvraient à tous. Chacun pouvait s’approprier un peu de cette aura tant convoitée de l’artiste créateur d’images.

L’enthousiasme était tel qu’il devint presque suspect de ne pas en être. Photographier à tout va s’imposa comme la norme globale.

Il faut dire que les plus communs smartphones savaient gérer, sans réclamer le moindre effort, les questions autrefois délicates de la mise au point, du diaphragme et de la vitesse d’obturation (la qualité d’image étant optimisée par de multiples filtres conçus pour adoucir la lumière ou saturer les couleurs). Sans oublier, bien entendu, les possibilités presque illimitées offertes par Photoshop.

Pour faire face à cette (r) évolution, les marques productrices d’appareils photo furent acculées à réaliser des prouesses technologiques permettant de distinguer leurs modèles haut de gamme de la qualité proposée par les smartphones.

En conséquence, des images d’une extrême définition optique apparurent. Bien plus performantes, en terme de précision, que l’œil humain.

Cette course technologique allait de pair avec un désir constant d’appropriation et d’amélioration du réel qui, déjà, s’inscrivait dans les chairs avec le phénomène de société qu’est devenue la chirurgie plastique.

Un avant-goût de transhumanisme qui allait fortement impacter l’imaginaire des masses.

De nouvelles normes émergèrent, reléguant toute tradition au rebus. Le grand bénéficiaire de ces bouleversements restait le capitalisme.

Chacun se projetant comme promoteur de lui-même en tant que marque, les esthétiques artificielles et sucrées de la mode et de la publicité surpassèrent, et de loin, toute conception critique ou poétique du regard.

La photographie, vidée de sa substance sémantique originelle, se mua en un médium extraordinairement pauvre, reproduisant et diffusant les pulsions exhibitionnistes et voyeuristes d’une foule d’individus euphorisés par la réduction de tous les aspects de leurs vies, publiques et privées, en fictions consommables.

Les réflexions et dénonciations concernant la nature du réel qui furent au cœur des préoccupations des meilleurs photographes du 20ème siècle se trouvèrent reléguées à une marginalité qui ressemblait fort à la phase terminale de leur déclin.

Oui, le regard sur la photographie avait considérablement muté.

Parmi les flux phénoménaux d’images jetables auxquels était soumis tout un chacun, on ne distinguait plus grand chose. Seul comptait l’impact immédiat. Seules s’imposaient les visuels les plus stéréotypés, voyants, saturés, graphiques, parfois même sulfureux. De ceux qui captaient instantanément l’attention.

Leur lecture s’était simplifiée, limitée à un rapide coup d’œil entre deux scrolls nerveux.

Les photos délivraient majoritairement des messages creux. La plus triviale information auto promotionnelle, servie par des esthétiques factices, sciemment déconnectées du monde réel.

Alors advint l’empire d’un narcissisme hypertrophié dont découlèrent des sentiments tels que la jalousie, la frustration, la mésestime de soi.


Les photographies d’art, à moins qu’elles n’épousent de telles esthétiques, apparurent plus que jamais comme déconcertantes, intimidantes. Elles tenaient à distance un public au regard brouillé, noyé dans un interminable défilement visuel.

Celles et ceux, parmi les artistes, qui n’avaient pas cédé à l’hyperbole, se trouvèrent contraints de biaiser. Il leur fallut justifier leurs images, les légender de convaincants discours. Surtout, ne pas laisser les spectateurs démunis face à leur incompréhension.

Qu’ils ne se sentent surtout pas heurtés ou dépassés par des codes jugés trop savants. Auquel cas ils détourneraient leurs regards vers des artistes plus divertissants, décoratifs. Plus proches de ce qu’ils connaissaient déjà ; une idéalisation de ce qu’eux-mêmes pratiquaient sur Instagram.

Il devenait de plus en plus ardu de livrer des messages graves, profonds, complexes ou subversifs. D’autant que les institutions muséales, les commissaires d'exposition, et ce qu’il restait de galeries sérieuses, plus que jamais soumis aux lois prédatrices­ du marché, ne pouvaient faire l’économie du spectaculaire.


Les images ont perdu beaucoup de leur valeur et de leur charge. Profusion et omniprésence les rendent paradoxalement moins visibles. Leur langue s’est appauvrie au stade de plates onomatopées, tandis que leurs anciens penchants rebelles s’amenuisaient.

Suivant une logique perverse, la démocratisation numérique a dévitalisée la photographie, jusqu’à en faire un des plus précieux instruments de l’ultra libéralisme.

A de trop rares exceptions près, les images ne cherchent plus à résister. Elles servent un individualisme enthousiaste et hilare, pourvoyeur zélé de l’ordre marchand. Et ne font plus que célébrer, dans une hallucinante débauche scopique, la soumission des êtres humains aux algorithmes.


HR. Mars 2020

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